Tigre
Tigre

Tygre, tygre, brûlant éclair 
Dans les forêts de la nuit ; 
Quel œil, quelle main immortelle 
A pu ordonner ta terrifiante symétrie ? 

Dans quelles profondeurs lointaines, dans quels cieux 
Brûlait le feu de tes yeux ? 
Sur quelles ailes ose-t-il se dresser ? 
Quelle main osa saisir ce feu ? 

Et quelle épaule et quel art 
Put tordre les muscles de ton cœur ? 
Et quand ton cœur commença à battre, 
Quelle terrible main, quels terribles pieds ? 

Quel fut le marteau, quelle fut la chaîne ? 
Dans quelle fournaise était ta cervelle ? 
Quelle fut l’enclume ? Quel terrible pouvoir 
Osa en étouffer les mortelles terreurs ? 

Quand les étoiles jetèrent leurs lances 
Et abreuvèrent le ciel de leurs armes, 
Sourit-il en contemplant son œuvre ? 
Celui qui créa l’agneau te créa-t-il ? 

Tygre, tygre, brûlant éclair 
Dans les forêts de la nuit ; 
Quel œil, quelle main immortelle 
A pu ordonner ta terrifiante symétrie ? 

Tyger Tyger, burning bright, 
In the forests of the night; 
What immortal hand or eye, 
Could frame thy fearful symmetry ?
 
In what distant deeps or skies. 
Burnt the fire of thine eyes ?
On what wings dare he aspire ?
What the hand, dare seize the fire ?
 
And what shoulder, & what art,
Could twist the sinews of thy heart ?
And when thy heart began to beat,
What dread hand ? & what dread feet ?
 
What the hammer ? what the chain, 
In what furnace was thy brain ?
What the anvil ? what dread grasp, 
Dare its deadly terrors clasp ! 
 
When the stars threw down their spears 
And water'd heaven with their tears: 
Did he smile his work to see ?
Did he who made the Lamb make thee ?
 
Tyger Tyger burning bright, 
In the forests of the night: 
What immortal hand or eye,
Dare frame thy fearful symmetry ?
 
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LE TIGRE DE WILLIAM BLAKE ET DANS DES CONTES TRADITIONNELS

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The tiger est l’un des poèmes les plus fameux de la poésie anglaise. William Blake se pose le problème de la création par Dieu du bien et du mal dans le monde. Si l’agneau humble est doux décrit par Blake dans un autre poème est une créature qui symbolise le bien et a pour cette raison été incontestablement créé par un Dieu bienveillant, qu’en est-il du tigre à la beauté sublime mais dont la férocité et la cruauté en font l’incarnation du mal ?Serait-ce Satan le créateur de cette machine à tuer aux proportions parfaites qui irradie les sombres forêts. Qui a forgé cette créature aux yeux flamboyants ? A-t-il été créé au Ciel ou dans les profondeurs infernales ?
     L’un des principes de  base sur lesquels s’appuie la philosophie de Blake est l’unité des contraires. Plutôt que d’envisager l’existence humaine comme une lutte permanente et une lutte à mort entre le bien et le mal, Blake considère que l’expression des contraires est inhérente à la nature humaine, qu’il faut l’accepter comme un fait incontournable et que le devoir de l’homme est alors de s’attacher à résoudre les conflits de manière synthétique. Ainsi, la création du tigre ne constitue aucunement une erreur ou une violence faite à l’ordre harmonieux du monde, le monde pour être complet doit contenir à la fois l’agneau doux et fragile et le tigre prédateur et cruel.

Capture d’écran 2015-06-02 à 04.25.30

    On s’étonne parfois de l’aspect grotesque donné par Blake au tigre dans les dessins alors que celui-ci est en général célébré pour sa beauté. Certains ont émis l’hypothèse que le peintre-poète aurait ainsi voulu faire preuve d’ironie dans le traitement de son sujet ou bien qu’il aurait utilisé comme modèle une naturalisation ratée de l’animal mais c’est oublier que dans son poème, Blake ne célèbre pas la beauté du tigre, qu’il met au contraire l’accent sur la férocité et le caractère monstrueux de celui-ci. C’est comme si les aspects négatifs du comportement du tigre avaient pour effet de faire disparaître sa beauté. On considère Blake comme un précurseur du romantismemais sur ce point particulier il apparaÏt très éloigné des préoccupations romantiques futures qui esthétiseront en les sublimant les notions d’horreur et de mal.

°°°

LE TIGRE DE WILLIAM BLAKE ET DANS DES CONTES TRADITIONNELS
Franz MARC, Le Tigre

Franz MARC, Le Tigre

VICTOR HUGO MET EN SCENE LE TIGRE QUAND IL CARICATURE NAPOLEON III CHERCHANT A SE DEGUISER EN ANIMAL EFFRAYANT...

 

Un jour, maigre et sentant un royal appétit,

Un singe d'une peau de tigre se vêtit.

Le tigre avait été méchant, lui, fut atroce.

Il avait endossé le droit d'être féroce.

Il se mit à grincer des dents, criant : « Je suis

Le vainqueur des halliers1, le roi sombre des nuits ! »

Il s'embusqua2, brigand des bois, dans les épines ;

Il entassa l'horreur, le meurtre, les rapines3,

Égorgea les passants, dévasta la forêt,

Fit tout ce qu'avait fait la peau qui le couvrait.

Il vivait dans un antre4, entouré de carnage.

Chacun, voyant la peau, croyait au personnage.

Il s'écriait, poussant d'affreux rugissements :

« Regardez, ma caverne est pleine d'ossements ;

Devant moi tout recule et frémit, tout émigre,

Tout tremble ; admirez-moi, voyez, je suis un tigre ! »

Les bêtes l'admiraient, et fuyaient à grands pas.

Un belluaire5 vint, le saisit dans ses bras,

Déchira cette peau comme on déchire un linge,

Mit à nu ce vainqueur, et dit : « Tu n'es qu'un singe ! »

 

Victor Hugo, Les Châtiments, III, 3, 1853.

 


1. Groupes de buissons serrés et touffus.

2. Se cacher pour pouvoir agresser.

3. Pillages.

4. Caverne, grotte servant de repaire à une bête fauve.

5. Gladiateur qui, dans l'Antiquité, combattait les bêtes féroces dans les amphithéâtres.

CONTE RASSURANT QUI DEMONTRE LA SUPERIORITE DE L'INTELLIGENCE SUR LA FORCE PHYSIQUE. LE TIGRE AURAIT PU EXERCER SA VORACITE ET TUER L'HOMME, MAIS C'ETAIT SANS COMPTER SUR LE PETIT CHACAL...

 

LE TIGRE, LE BRAHMINE ET LE CHACAL
Un jour, un brahmine traversait un village de l'Inde. Il faut savoir qu'un brahmine est un Hindou qui ne fait jamais de mal aux animaux, et qui les traite en frères. Donc, un jour, le brahmine traversait un village lorsqu'il vit sur le bord de la route une grande cage de bambou, et dans cette cage, il y avait un énorme tigre, que les villageois avaient pris dans un piège et enfermé là pour le vendre à une ménagerie, parce qu'il dévorait tous leurs moutons.
« Frère brahmine, frère brahmine, dit le tigre, ouvre la porte et laisse-moi sortir un peu pour aller boire. J'ai tellement soif, et il n'y a pas d'eau dans ma cage.
— Mais, frère tigre, dit le brahmine, si j'ouvre la porte, tu me sauteras dessus et tu me mangeras ?
— Que vas-tu penser là ? demanda le tigre. Jamais de la vie je ne ferais une chose pareille ! Fais-moi sortir juste une petite minute, pour chercher une goutte d'eau, frère brahmine ! »
Le brahmine ouvrit la porte de la cage et laissa sortir le tigre, mais, dès que celui-ci fut dehors, il sauta sur le brahmine pour le manger. « Frère tigre, dit le pauvre brahmine, tu m'as promis de ne pas me manger, ce que tu fais là n'est ni honnête ni juste !
— Au contraire, c'est tout à fait honnête et juste, dit le tigre, et quand bien même il en serait autrement, ça m'est égal. Je vais te manger. » Mais le brahmine supplia tellement le tigre que celui-ci finit par consentir à attendre jusqu'à ce qu'ils eussent consulté les cinq premières personnes qu'ils rencontreraient.
La première chose qu'ils virent sur le bord du chemin fut un grand figuier banian.
« Frère banian, dit le brahmine, est-il juste et honnête que le tigre veuille me manger après que je l'ai fait sortir de sa cage ? » Le figuier banian les regarda, et dit d'une voix lasse : « Pendant l'été, quand le soleil est brûlant, les hommes viennent s'abriter à mon ombre et se rafraîchissent avec mes fruits mais, quand le soir vient et qu'ils sont reposés, ils cassent mes branches et éparpillent mes feuilles. L'homme est une race ingrate. Que le tigre mange le brahmine. »
Le tigre sauta sur le brahmine, mais celui-ci cria : « Pas encore ! pas encore ! Nous n'en avons vu qu'un ! Il y en a encore quatre à consulter. »
Un peu plus loin, ils virent un buffle couché en travers du chemin. Le brahmine s'arrêta et lui dit : « Frère buffle, oh ! frère buffle, est-ce qu'il te semble honnête et juste que ce tigre veuille me manger, quand je viens juste de le faire sortir de sa cage ? » Le buffle les regarda, et dit d'une voix basse et profonde : « Quand j'étais jeune et fort, mon maître me faisait travailler dur, et je le servais bien. Je portais de lourds fardeaux, et je traînais de grandes charrettes. Maintenant que je suis vieux et faible, il me laisse sans eau et sans nourriture pour que je meure sur le chemin. Les hommes sont ingrats. Que le tigre mange le brahmine. »
Le tigre fit un bond, mais le brahmine dit très vite : « Oh ! mais, ce n'est que le deuxième, frère tigre, et tu m'en as accordé cinq ! » Le tigre grommela beaucoup, mais consentit à aller un peu plus loin.
Bientôt, ils virent un aigle planant au-dessus de leurs têtes, et le brahmine l'implora : « Oh ! frère aigle, frère aigle ! Dis-nous s'il te semble juste que ce tigre veuille me manger, après que je l'ai délivré d'une terrible cage ? » L'aigle continua à planer lentement pendant quelques instants, puis il descendit et parla d'une voix claire : « Je vis dans les nuages, et je ne fais aucun mal aux hommes. Cependant, toutes les fois qu'ils peuvent trouver mon aire, ils tuent mes enfants et me lancent des flèches. Les hommes sont une race cruelle. Que le tigre mange le brahmine. » Le tigre sauta de nouveau, et le brahmine eut bien de la peine à le persuader d'attendre encore. Il y consentit pourtant et ils continuèrent leur chemin.
Un peu plus loin, ils virent un vieux crocodile, à demi enterré dans la vase, près de la rivière. « Frère crocodile, frère crocodile, dit le brahmine, est-ce que vraiment il te semble juste que ce tigre veuille me manger, alors que je l'ai délivré de sa cage ? » Le vieux crocodile se retourna dans la vase, et grogna, et souffla, après quoi, il dit, de sa voix éraillée : « Je reste tout le jour couché dans la vase, aussi innocent qu'une colombe. Je ne chasse pas les hommes, et pourtant, toutes les fois qu'un homme me voit, il me jette des pierres et me pique avec des bâtons pointus, en m'insultant. Les hommes ne valent rien. Que le tigre mange le brahmine.
— En voilà assez, dit le tigre, tu vois bien qu'ils sont tous du même avis. Allons !
— Mais il en manque un, frère tigre, dit le pauvre brahmine, plus qu'un, le cinquième ! Le tigre finit par consentir, bien malgré lui.
Bientôt ils rencontrèrent un petit chacal, trottant gaiement sur la route. « Oh ! frère chacal, frère chacal, dit le brahmine, dis-nous ce que tu penses ! Est-ce que vraiment tu trouves juste que ce tigre veuille me manger, après que je l'ai délivré de sa cage ?
— Plaît-il ? demanda le petit chacal.
— Je dis, répéta le brahmine en élevant la voix, crois-tu qu'il soit juste que ce tigre me mange, quand c'est moi qui l'ai fait sortir de sa cage ?
— Cage ? répéta le petit chacal d'un ton distrait.
— Oui, oui, sa cage, dit le brahmine. Nous voulons connaître ton avis. Penses-tu…
— Oh ! dit le petit chacal. Vous voulez avoir mon avis ? Alors, je vous prierai de parler bien distinctement, car je suis quelquefois assez lent à comprendre. De quoi s'agit-il ?
— Penses-tu, dit le brahmine, qu'il soit juste que ce tigre veuille me manger, quand c'est moi qui l'ai fait sortir de sa cage ?
— Quelle cage ? demanda le petit chacal.
— Celle où il était, dit le brahmine. Tu vois bien…
— Mais je ne comprends pas bien, interrompit le petit chacal. Tu dis que tu l'as délivré ?
— Oui, oui, oui, dit le brahmine. C'est arrivé comme ça : je marchais le long de la route, et je vis le tigre…
— Oh ! ma tête ! dit le petit chacal. Je ne pourrai jamais rien comprendre, si tu commences une si longue histoire. Il faut parler plus clairement. Quelle sorte de cage ?
— Une grande cage ordinaire, dit le brahmine, une cage en bambou.
— Ça ne me dit rien du tout, fit le petit chacal. Vous feriez mieux de me montrer la chose, alors, je comprendrai tout de suite. » Ils rebroussèrent chemin et arrivèrent à l'endroit où se trouvait la cage.
 
Le tigre, le brahmine et le chacal - illustration 1
« Àprésent, voyons un peu, dit le petit chacal. Frère brahmine, où étais-tu placé ?
— Juste ici, sur la route, dit le brahmine.
— Tigre, où étais-tu ? dit le petit chacal.
— Eh bien ! dans la cage, naturellement, dit le tigre, qui commençait à s'impatienter, et qui avait bien envie de les manger tous les deux.
— Oh ! je vous demande pardon, monseigneur, dit le petit chacal. Je suis vraiment bien peu intelligent. Je ne peux pas me rendre compte. Si vous vouliez bien… Comment étiez-vous dans cette cage ? Dans quelle position ?
— Idiot ! Comme cela ! dit le tigre, en sautant dans la cage ; là, dans ce coin, avec la tête tournée de côté.
— Oh ! merci, merci, dit le petit chacal. Je commence à y voir clair, mais, il y a encore une chose, pourquoi y restiez-vous ?
— Ne peux-tu pas comprendre que la porte était fermée ? hurla le tigre.
— Ah ! la porte était fermée ? Je ne comprends pas très bien. La… porte… était… fermée ?… Comment était-elle fermée ?
— Comme cela, dit le brahmine en poussant la porte.
— Ah ! comme cela ? Très bien, dit le petit chacal. Mais, je ne vois pas de serrure. Ce n'est pas très solide. Pourquoi le tigre ne pouvait-il pas sortir ?
— Parce qu'il y a un verrou, dit le brahmine en poussant le verrou.
— Ah ! il y a un verrou ? dit le petit chacal. Vraiment ? Il y a un verrou ? Eh bien ! Mon bon ami, dit-il au brahmine, maintenant que le verrou est poussé, je vous conseille de le laisser comme il est. Et pour vous, monseigneur, continua-t-il en s'adressant au tigre, plein de fureur, je crois qu'il se passera un certain temps avant que vous ne trouviez quelqu'un d'autre pour vous ouvrir. »
Et, se tournant vers le brahmine, il lui fit un profond salut.
« Adieu, frère, dit-il. Votre chemin va par ici, et le mien va par là. Bonne journée ! »
LE TIGRE DE WILLIAM BLAKE ET DANS DES CONTES TRADITIONNELS
CONTE VIETNAMIEN : L’enfant, le buffle et le tigre

     Il y a fort longtemps, l’homme menait le buffle aux champs en le tirant par une corde attachée simplement à ses cornes. Cette tâche n’était pas toujours aisée car l’animal allait souvent où il voulait.
   Un jour, un paysan eut l’idée de passer un anneau dans ses naseaux et d’y nouer la corde. Depuis, le buffle a suivi docilement l’homme et l’a aidé dans de nombreux travaux agricoles. C’est ainsi que l’on confia, même la garde de l’animal apprivoisé aux enfants.

   Un jour, après une matinée de labeur, un jeune gardien laissa son buffle paître tranquillement à la lisière de la forêt.
   Survint un tigre. En ce temps, l’animal n’avait pas de rayures noires sur son magnifique pelage jaune. Le féroce animal s’étonna de l’obéissance du puissant buffle, que lui-même craignait, envers un si jeune enfant. Il lui demanda :
    - Buffle, pourquoi obéis-tu à ce frêle humain, toi dont la force égale la mienne ?
    Le buffle lui répondit :
   - Physiquement, le petit homme est faible, mais son intelligence est plus puissante que nos cornes et nos griffes !
    Étonné, le tigre s’adressa alors au garçon :
    - Dis-moi, petit homme, où est donc cette “intelligence” qui effraye tant le puissant buffle ?
    Le petit gardien lui répondit sans perdre son sang-froid :
   - Monsieur le tigre, je n’ai pas apporté mon intelligence avec moi aujourd’hui. Je l’ai laissé à la maison.
    - Alors, va la chercher que je puisse me faire ma propre idée à son sujet, lui suggéra la tigre.
   - Mais tu vas profiter de mon absence pour dévorer mon buffle ! Si tu acceptes que je t’attache, j’irai chercher mon intelligence pour te la montrer.
    Le tigre hésita mais, poussé par la curiosité, il accepta la proposition. Le garçon demanda au tigre de s’aplatir contre un solide tronc d’arbre, il prit ensuite une longue corde et l’attacha solidement en faisant plusieurs tours autour de l’animal féroce et de l’arbre.
   Une fois qu’il eut fini, il prit un gros gourdin et se mit à battre le tigre, en s’exclamant :
    - Tiens, la voici mon intelligence, observe- là donc de près !!
Sous les coups, le tigre se débattit de douleur et de rage. Il se débattit si violemment que sa peau fut brûlée, à force de frottements contre les cordes. Depuis ce jour, les tigres ont des rayures noires sur leur robe jaune.
    Le tigre parvint finalement à se dégager et s’enfuit dans la forêt sans demander son reste. Le buffle, qui assistait à la scène, fut pris d’un fou rire. Il riait en secouant si fortement sa lourde tête qu’il cogna sa mâchoire par terre à s’en casser les dents. Depuis ce jour, les buffles n’ont plus de dents à leur mâchoire supérieure !

 

LE TIGRE DE WILLIAM BLAKE ET DANS DES CONTES TRADITIONNELS

(Conte du Vietnam, version simplifiée)

    C'était au temps où les animaux parlaient et où les humains les comprenaient. Un gros, un très gros tigre observait, caché derrière une digue en terre, un paysan en train de labourer une rizière aidé en cela par son buffle. Le seigneur de la jungle n'en revenait pas, l'homme petit animal à deux pattes faisait avancer un énorme buffle, d'un bout à l'autre du champ, en le guidant à l'aide d'une minuscule baguette : incroyable. 
    Vers midi, le paysan détacha le buffle de la charrue. L'animal en profita pour aller brouter de l'herbe tendre tandis que l'homme, à l'ombre d'une haie de bambous, alluma un maigre feu pour faire réchauffer son repas. Dans le plus grand silence, le tigre s'approcha du buffle, moment de panique intense chez l'animal à corne, mais le tigre le rassura : 
    - Non, non, non, non… Je ne vais pas te manger. Explique-moi seulement comment se fait-il que toi, une masse de muscles et de puissance, tu obéisses à ce petit animal fragile et à deux pattes ? 
Le buffle comprit que le tigre n'allait pas l'attaquer et il répondit : 
    - C'est très facile à comprendre, l'homme possède une qualité très développée dont il sait se servir et qui se nomme le cerveau, grâce à cela il est plus fort que nous. 
    Le tigre décida par la force de s’emparer de l’homme et de son cerveau : l’homme il le mangerait, quant au cerveau il l’aiderait à devenir le maître du
monde...

 

AU THEATRE, DARIO FO A IMAGINE UNE HISTOIRE DE TIGRE.

Cf. Wikipédia

 

Intrigue

  Le monologue débute par le récit de la Longue Marche et d'un soldat de l'arrière-garde communiste qui est blessé à la jambe. La plaie s'infectant et se gangrénant, l'odeur est insupportable à ses camarades et la blessure les ralentit, et le soldat obtient de n'être pas achevé mais d'être laissé sur le chemin.

  Il gagne alors une grotte, forcé par des pluies torrentielles. La grotte se révèle habitée par une tigresse et deux tigrons, dont l'un vient de mourir dans les intempéries. Mais le soldat pue trop pour qu'ils le mangent. La tigresse a les mamelles pleines de lait et son tigron, plein d'eau, refuse de la téter; elle intime à l'homme de lui boire son lait, et l'homme s'exécute, buvant à une puis deux puis quatre mamelles. Repu, il s'endort. Le lendemain la scène se répète et cette fois la tigresse lui lèche sa plaie et en recrache la gangrène. En quelques jours, la plaie est purifiée et le sang coule à nouveau normalement. La tigresse ramène ensuite le fruit de sa chasse. L'homme en obtient un rebut, qu'il fait cuire et qui plaît alors aux deux animaux. Le soldat devient alors cuisinier au service de la famille animale, mais, lassé, s'enfuit un jour de pluie.

  Arrivé dans un village, le paysan est pris pour l'incarnation de la mort à cause de son allure; il rassure les gens mais passe aussitôt pour un fou, lorsqu'il raconte avoir été nourri par une tigresse. Les deux tigres apparaissent alors aux alentours du village, effrayant les villageois et couvrant de reproches le soldat. Finalement la communauté se reforme, et tout le village adopte le soldat et les tigres. Suit alors un épisode où les tigres (et les villageois qui se déguisent et imitent les rugissement des tigres) mettent en déroute successivement les armées de Tchang Kaï-chek, du Japon et de nouveau des nationalistes. À chaque fois, le pouvoir communiste félicite le village et exige cependant que les tigres, jugés "anarchistes" soient renvoyés dans la forêt. A la troisième fois, les tigres menacent directement les représentants du peuple, qui s'enfuient, et laissent le village enfin tranquille.

Analyse

La pièce dans laquelle Dario Fo entend à sa manière exprimer le danger du terrorisme a un cadre politique et décrit la vie d'un homme du peuple. S'opposent ainsi monde politisé / monde du peuple, ce dernier s'unissant au monde animal (Le choix du tigre fait référence à la symbolique de l'animal dans le monde chinois). La pièce se prête ainsi particulièrement bien aux mimiques animales et à l'opposition des registres des voix.

 

LE TIGRE JOUIT D'UN STATUT PARTICULIER EN COREE. IL A PARTIE LIEE AVEC LE MYTHE FONDATEUR COREEN.
Ahn Soo-gil est avec ses Histoires de Tigres le meilleur ambassadeur du majestueux félin. Il est aussi l’un des plus sûrs représentants de la bande dessinée documentaire coréenne, une plume nostalgique pour l’écologie.

 

Tigres AHN Soo-gil Editions Clair de lune

Histoires de Tigres
AHN Soo-gil
Editions Clair de Lune

L’auteur a travaillé à l’étude du fauve pendant toute sa vie¹ et a œuvré pour le retour de son appréciation en Corée, où il reste sans conteste un symbole. Il représente la ferveur des coréens en lutte contre l’expansion chinoise et aussi contre l’oppression durant l’occupation japonaise. Il incarne la force de la nature en gardien des terres sauvages, mais aussi le règne des monarques de la période Joseon. De manière plus poétique, il est un idéal de valeurs honorifiques, s’illustrant à lui seul en emblème de la Corée, que l’on représente souvent, sur les mappemondes « figuratives » tel un tigre, toutes griffes dehors, défendant son territoire face à la Chine.

Malgré sa prestance en tant que figure gardienne des points cardinaux, dans de nombreux contes coréens, le tigre est un antagoniste majestueux mais peu scrupuleux et ingrat. Il est surtout très connu pour son lien avec le mythe fondateur de la Corée : celui de Dangun et de la fondation de Joseon. Sa figuration négative est revue par l’auteur qui le démontre sous un angle neuf. En effet, Ahn Soo-Gil a mis 12 ans pour atteindre ce niveau d’illustration, où chaque trait de plume anime l’animal dans toute sa splendeur, pour lui redonner la liberté que sa passion a capturé. A la lecture du manhwa on se demande ce que ces tigres sont finalement devenus. Les tigres d’Ahn Soo-Gil sont-ils des images d’un passé nébuleux ? Est-ce là l’œuvre d’un artiste nostalgique ou l’œuvre d’un artiste admiratif, persuadé qu’il faut le ramener d’abord dans le cœur des gens de son pays, en confrontant l’homme à sa peur du tigre caché dans les montagnes, avant de le voir revenir peupler ces terres qui étaient autrefois les siennes ?

Dans les années 1900, après que l’impérialisme japonais ait ordonné l’extermination d’animaux décrétés dangereux, les tigres coréens sont devenus introuvables à l’état sauvage. Cela étant, une publication scientifique confirme qu’ils ont survécu parmi les 400 spécimens se trouvant dans l’Extrême-Orient Russe. Toutefois avec la Guerre de Corée, la fissure entre le Nord et le Sud a créé une zone où même l’animal n’ose se rendre. Les manhwas d’Ahn Soo-Gil ont été réalisé bien avant cette découverte, puisque l’auteur décédait en 2005, cependant son travail en résonne plus fort aujourd’hui.

De fait, la réalisation minutieuse de chaque planche, Ahn Soo-Gil allant jusqu’à compter le nombre exacts de rayures sur les fauves pour les dessiner poil par poil, fait entrer ses manhwas dans l’art documentaire de l’étude zoologique. Le dessin à l’encre est léger et fluide, afin que l’action et l’anatomie des fauves se dévoilent pleinement sous nos yeux. Chaque mouvement est posé à la mesure des pattes impressionnantes des bêtes, autant que les mots sont pesés avec justesse, pour installer une distance respectueuse, de l’ordre de celle qui nous rappelle d’observer sans toucher. On est à la fois proches, puisque nous les tenons dans les mains à travers ces pages, et lointains, car ce ne sont là que des rémanences d’un temps passé. Son travail est un hommage. Tout cela permet de ne pas « travestir » le naturel de l’animal, faisant d’eux des êtres à part, des héros d’un temps révolu, des seigneurs. Histoire de Tigres ainsi que Tigres, en cela, nous révèlent l’aura de mystère de l’animal, que l’auteur a voulu retranscrire, par la prédominance du folklore coréen qui lui est lié.

Dans le premier, l’on s’émeut devant la détresse de bébés tigres aux traits adorables mais totalement désœuvrés, qui se trouvent confrontés à la déforestation sous l’ère industrielle. Les pages d’Histoires de Tigres sont moins aérées et fourmillent de plus de détails, sans négliger la finesse. Elles mettent en avant la rencontre de l’homme et de l’animal au travers de l’Histoire coréenne. Dans le second, Tigre, le lecteur plonge dans les affres d’un jeune livré à lui-même, qui prendra sa revanche sur le tigre blanc, responsable de la mort des siens, dont l’histoire croise celle de l’autre livre Le Tigre Blanc du Mont Baekdu.

Dans ces récits scénarisés, les animaux sont ici en mouvements permanents. L’étude des lignes est précise pour une belle finition des pages, dont certaines, à part, se déploient comme des tableaux, à l’instar des peintures coréennes de la période Joseon, et qui du côté occidental, nous rappelle la fascination des peintres pour la bête, avec par exemple le tableau de La Chasse Aux Tigres de Rubens peint entre 1615 et 1617.

Quant aux paroles imaginées dans chaque ouvrage, elles mettent en scène les comportements de la bête, et nous évoquent tour à tour angoisse, joie, inquiétude, rébellion, courage, peur ou détermination. Un bémol cependant est à noter car ces paroles humanisent trop l’animal, au point que l’on perd l’aspect documentaire et l’authenticité en cours de lecture. La présence humaine dans les dialogues y est parfois comme une intruse.

Ahn Soo-Gil, par des histoires captivantes et élégantes, a donc essayé de rapprocher l’animal du public. Malgré tout, il écrivait avec regret que, même après 10 ans, sa passion et sa ferveur n’avaient pas nécessairement touché ses compatriotes. Ce manhwa aux vertus écologiques et éducatives, nous porte vers la vigilance de cette espèce en voie d’extinction, sans diriger une morale abusive, plutôt une attention envers un félin fascinant. Son trait pousse irrémédiablement à réfléchir aux implications de l’expansion humaine, tout autant qu’aux conséquences environnementales des conflits géopolitiques ou des chasses abusives, qui touchent aussi d’autres espèces.

Il en résulte que ces manhwas dévoilent l’œuvre d’un homme qui a consacré son temps à espérer que le tigre, au sens propre comme au sens figuré, referait surface dans sa Corée natale ; car l’animal que l’on voit en peinture, sera unique par son auteur, mais jamais mieux qu’un véritable.


¹Histoires de Tigres 1&2 fait partie d’une collection autour du travail de l’auteur et dessinateur coréen Ahn Soo-Gil. Cette collection sortie aux éditions Clair de Lune comprend Tigre 1&2Histoires de Tigres 1&2, et l’Artbook Tigres 1&2. Pour un public jeune, il est possible d’apprécier son travail à la plume et l’encre colorée, aux éditions Petit Pierre & Leiazel, avec les livres d’images : Kaichambi le bébé tigre et Le tigre blanc du Mont Baekdu.

 

CONTE CHINOIS

Voici une fable que nous devons à Liu Zongyuan, un auteur du VIIIe et IXe siècle.


    A cette époque là, il n'y avait pas d'âne dans la province de Guizhou. Un riche curieux s'en fit amener un par bateau mais ne sachant comment l'utiliser, il finit par le relâcher dans la montagne.
   Là, un tigre l'aperçut, mais comme lui aussi n'avait jamais vu un âne, il fut frappé par sa haute taille et le prit pour un animal extraordinaire, certainement de la famille des dragons et des phénix. Il voulut lui présenter ses hommages et comme il approchait, l'âne le vit et se mit à braire à tue-tête. Le tigre fut terrorisé par la puissance du cri. Il en était sûr désormais, ce n'était pas là un animal mais bel et bien une divinité descendue du ciel ! Il s'avança tout craintif pour se prosterner.
  Voyant le tigre aussi près de lui, l'âne voulut le repousser par une ruade. A cette attaque piteuse, le tigre comprit que ce qu'il avait pris pour une divinité n'était qu'un animal, et des plus faibles. Il se jeta sur lui et le mit en pièce.
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